Kalaweit : plus grand programme de sauvegarde et de réhabilitation de gibbons au Monde


 Kalaweit dans les médias 

Le Monde - 15-06-2002

Le gibbon de Bornéo, rééduqué pour savoir vivre en milieu naturel


Il y a des vocations plus précoces que d'autres. Celle d'Aurélien Brulé se décide à l'âge de treize ans, lors de sa rencontre avec un primatologue. A Fayence, où il vit avec ses parents, le jeune Varois décide grâce à lui de contacter le parc zoologique de Fréjus, et persuade son directeur de lui accorder gain de cause : dès l'été, Aurélien pourra venir observer les primates de son choix. L'enfant opte pour les gibbons à mains blanches : oubliant le ballon ou le vélo, il leur accordera, jusqu'à l'obtention de son bac, l'essentiel de son temps libre.

Dix ans plus tard, Aurélien a tracé son chemin. Il avait bien songé dans un premier temps à entrer au CNRS, et entamé un cursus de psychologie-éthologie à la faculté de Strasbourg. Mais l'expérience fut brève. "Ce que je voulais, c'était ouvrer pour les animaux eux-mêmes. Pas pour la recherche", résume-t-il. Dans leur milieu naturel, les gibbons vivent dans le Sud-Est asiatique ; c'est là qu'il doit aller. En 1997, il passe trois mois dans les parcs nationaux de Thaïlande. L'année suivante, il choisit Bornéo. Nouveau départ, nouvelle aventure. Cette fois, ce sera la bonne.

"Contrairement à l'orang-outan, il n'existait aucun programme de réhabilitation pour le gibbon à Bornéo, où subsistent environ 200 000 individus", raconte-t-il. A 18 ans, on croit que tout est possible. Surtout quand Muriel Robin, artiste au tempérament bien trempé, décide sur un coup de cour -"pour les singes, bien sûr, mais aussi à cause de la force et de la rareté humaine d'Aurélien" - de vous encourager. Le jeune homme s'installe sur place, avec pour objectif de monter un projet de protection pour les deux espèces qui coexistent dans l'île, le gibbon agile et le gibbon de Muller. Six mois de négociations plus tard, un accord de coopération est enfin passé avec le ministère des forêts indonésien. En 1999, le petit garçon qui aimait les singes devient directeur du programme "Kalaweit" ("gibbon" en dayak ngaju, un des dialectes parlés dans la province centrale de Bornéo). Un programme destiné à construire et à gérer un "refuge de réhabilitation" pour jeunes gibbons, au cour de la forêt primaire de Kalimantan Tengah.

DÉFORESTATION ET TRAFICS

Pourquoi un tel refuge ? Parce que les neuf espèces de gibbons existant dans les forêts d'Extrême-Orient souffrent toutes des mêmes maux : le déboisement intensif de leur habitat, la chasse... et le trafic pour en faire des animaux de compagnie. "Une fois les parents tués, les bébés gibbons sont vendus comme "jouets" pour les enfants des villes. Mais arrivés à maturité sexuelle, ils deviennent agressifs et, pour la plupart, sont à leur tour tués", explique Aurélien Brulé, qui présentait son association lors d'une conférence de presse, jeudi 13 juin à Paris. En présence de Muriel Robin, devenue marraine de Kalaweit.

C'est à ce trafic, aussi illicite que dévastateur, que le jeune homme a décidé de s'attaquer. Avec succès, semble-t-il. "Les campagnes d'information menées dans les villages voisins commencent à porter leurs fruits : les populations acceptent de plus en plus de nous rendre leurs jeunes gibbons." A ce jour, une quarantaine d'entre eux ont déjà goûté aux conditions de vie semi-naturelle du refuge. Et les premiers "lâchages" ne devraient plus tarder.

Pour ces petits singes (40 à 60 cm de long, 5 à 7 kg), il s'agit d'une occasion unique - mais non gagnée d'avance - de retrouver les comportements naturels indispensables à leur survie dans la forêt. De s'exercer à sauter de branche en branche à grande vitesse, grâce à leurs bras supérieurs démesurément longs. De trouver les fruits et les feuilles dont ils se nourrissent, d'apprendre à passer la nuit assis sur une branche, blottis les uns contre les autres. De vivre, enfin, leur vie sociale et monogame de gibbons, en petits groupes familiaux dont le territoire est marqué au petit matin par des "chants" typiques de l'espèce : voilà ce que les bénévoles de Kalaweit tentent d'offrir aux gibbons de Bornéo. Une chance que n'auront pas ceux de l'île de Hainan, au sud de la Chine, dont la population est tout bonnement en train de ! disparaître.

UNE POIGNÉE DE SURVIVANTS

Mâle noir et femelle gris chamois, le primate le plus menacé de Chine n'est plus représenté que par une poignée d'individus : 23, selon le recensement le plus récent... Un chiffre qui rend ses chances de survie très précaires, et qui surprend les experts. Bien qu'en plein développement économique et touristique, l'île de Hainan est en effet très soucieuse de la conservation de son patrimoine naturel, comme en témoignent les 19 réserves de faune et de flore instaurées par son Bureau des forêts.

Le gibbon de Hainan peut-il se nourrir suffisamment dans sa réserve actuelle ? Les conditions y sont-elles propices à sa reproduction ? Les animaux ont-ils des problèmes de santé ? "Difficile de répondre : à ce jour, aucune recherche scientifique n'a véritablement été menée sur le gibbon de Hainan", rétorque Françoise Claro, présidente de la Société zoologique de Paris. Depuis peu, cette chercheuse-vétérinaire a entamé, en collaboration avec des scientifiques de Shanghai et avec le soutien financier du zoo de Doué-la-Fontaine (Maine-et-Loire), un projet d'observation sur le terrain. Pour tenter de comprendre, et proposer le plus rapidement possible des mesures de sauvegarde. S'il n'est pas déjà trop tard.

Catherine Vincent    

 


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