Il
y a des vocations plus précoces que d'autres. Celle d'Aurélien
Brulé se décide à l'âge de treize ans, lors de
sa rencontre avec un primatologue. A Fayence, où il vit avec ses parents,
le jeune Varois décide grâce à lui de contacter le parc
zoologique de Fréjus, et persuade son directeur de lui accorder gain
de cause : dès l'été, Aurélien pourra venir observer
les primates de son choix. L'enfant opte pour les gibbons à mains blanches
: oubliant le ballon ou le vélo, il leur accordera, jusqu'à l'obtention de son bac, l'essentiel de son temps libre.
Dix ans plus tard, Aurélien a tracé son chemin.
Il avait bien songé dans un premier temps à entrer au CNRS,
et entamé un cursus de psychologie-éthologie à la faculté
de Strasbourg. Mais l'expérience fut brève. "Ce que je
voulais, c'était ouvrer pour les animaux eux-mêmes. Pas pour
la recherche", résume-t-il. Dans leur milieu naturel, les gibbons
vivent dans le Sud-Est asiatique ; c'est là qu'il doit aller. En 1997,
il passe trois mois dans les parcs nationaux de Thaïlande. L'année
suivante, il choisit Bornéo. Nouveau départ, nouvelle aventure.
Cette fois, ce sera la bonne.
"Contrairement à l'orang-outan, il n'existait aucun
programme de réhabilitation pour le gibbon à Bornéo,
où subsistent environ 200 000 individus", raconte-t-il. A 18 ans,
on croit que tout est possible. Surtout quand Muriel Robin, artiste au tempérament
bien trempé, décide sur un coup de cour -"pour les singes,
bien sûr, mais aussi à cause de la force et de la rareté
humaine d'Aurélien" - de vous encourager. Le jeune homme s'installe
sur place, avec pour objectif de monter un projet de protection pour les deux
espèces qui coexistent dans l'île, le gibbon agile et le gibbon
de Muller. Six mois de négociations plus tard, un accord de coopération
est enfin passé avec le ministère des forêts indonésien.
En 1999, le petit garçon qui aimait les singes devient directeur du
programme "Kalaweit" ("gibbon" en dayak ngaju, un des
dialectes parlés dans la province centrale de Bornéo). Un programme
destiné à construire et à gérer un "refuge
de réhabilitation" pour jeunes gibbons, au cour de la forêt
primaire de Kalimantan Tengah.
DÉFORESTATION ET TRAFICS
Pourquoi un tel refuge ? Parce que les neuf espèces de
gibbons existant dans les forêts d'Extrême-Orient souffrent toutes
des mêmes maux : le déboisement intensif de leur habitat, la
chasse... et le trafic pour en faire des animaux de compagnie. "Une fois
les parents tués, les bébés gibbons sont vendus comme
"jouets" pour les enfants des villes. Mais arrivés à
maturité sexuelle, ils deviennent agressifs et, pour la plupart, sont
à leur tour tués", explique Aurélien Brulé,
qui présentait son association lors d'une conférence de presse,
jeudi 13 juin à Paris. En présence de Muriel Robin, devenue
marraine de Kalaweit.
C'est à ce trafic, aussi illicite que dévastateur,
que le jeune homme a décidé de s'attaquer. Avec succès,
semble-t-il. "Les campagnes d'information menées dans les villages
voisins commencent à porter leurs fruits : les populations acceptent
de plus en plus de nous rendre leurs jeunes gibbons." A ce jour, une
quarantaine d'entre eux ont déjà goûté aux conditions
de vie semi-naturelle du refuge. Et les premiers "lâchages" ne devraient plus tarder.
Pour ces petits singes (40 à 60 cm de long, 5 à
7 kg), il s'agit d'une occasion unique - mais non gagnée d'avance -
de retrouver les comportements naturels indispensables à leur survie
dans la forêt. De s'exercer à sauter de branche en branche à
grande vitesse, grâce à leurs bras supérieurs démesurément
longs. De trouver les fruits et les feuilles dont ils se nourrissent, d'apprendre
à passer la nuit assis sur une branche, blottis les uns contre les
autres. De vivre, enfin, leur vie sociale et monogame de gibbons, en petits
groupes familiaux dont le territoire est marqué au petit matin par
des "chants" typiques de l'espèce : voilà ce que les
bénévoles de Kalaweit tentent d'offrir aux gibbons de Bornéo.
Une chance que n'auront pas ceux de l'île de Hainan, au sud de la Chine,
dont la population est tout bonnement en train de ! disparaître.
UNE POIGNÉE DE SURVIVANTS
Mâle noir et femelle gris chamois, le primate le plus
menacé de Chine n'est plus représenté que par une poignée
d'individus : 23, selon le recensement le plus récent... Un chiffre
qui rend ses chances de survie très précaires, et qui surprend
les experts. Bien qu'en plein développement économique et touristique,
l'île de Hainan est en effet très soucieuse de la conservation
de son patrimoine naturel, comme en témoignent les 19 réserves
de faune et de flore instaurées par son Bureau des forêts.
Le gibbon de Hainan peut-il se nourrir suffisamment dans sa
réserve actuelle ? Les conditions y sont-elles propices à sa
reproduction ? Les animaux ont-ils des problèmes de santé ?
"Difficile de répondre : à ce jour, aucune recherche scientifique
n'a véritablement été menée sur le gibbon de Hainan",
rétorque Françoise Claro, présidente de la Société
zoologique de Paris. Depuis peu, cette chercheuse-vétérinaire
a entamé, en collaboration avec des scientifiques de Shanghai et avec
le soutien financier du zoo de Doué-la-Fontaine (Maine-et-Loire), un
projet d'observation sur le terrain. Pour tenter de comprendre, et proposer
le plus rapidement possible des mesures de sauvegarde. S'il n'est pas déjà trop tard.